C'est l'histoire d'un garçon tout seul.

Il a 16 ans et il se demande s'il est seul dans son cas.

Autour de lui - au lycée, dans sa famille - des gens semblent avoir oublié de penser par eux-même. On dirait qu'ils s'y sont mis à plusieurs, pour créer une seule grosse entité homogène, qui dit la même chose, qui porte les mêmes fringues, qui écoute la même musique. En grattant un peu, bien sûr, les parcelles humaines qui composent le gros grumeau acquièrent une personnalité qui leur est propre - untel porte telle marque, untel n'écoute pas telle musique.

Le garçon tout seul se demande si c'est par hasard que les gens avec qui il s'entend le plus ne se préoccupent que peu de leur apparence. Pour lui, il s'en fiche. Trois sweats, trois pantalons, une paire de chaussures, de couleurs et de marques indifférentes. Si possible, quelque chose de simple, qui se fonde dans le paysage. Mais pourquoi, pourquoi les filles de sa classe veulent le relooker, le rendre "mieux sapé" ? Il est bien comme ça, il se sent bien comme ça, et puis ses cheveux, qu'est-ce-qu'ils ont ses cheveux ? Il se coiffe le matin, contrairement à ce qu'on dit - il essaye, en tout cas. Ce n'est pas facile d'avoir une pilosité super-croissante (quand il sort de chez le coiffeur, sa crinière a le temps de repousser sur le chemin du retour). Quoi ? Il arrive à voir devant lui et ne se prend pas les pieds dedans, c'est l'essentiel.

Le garçon tout seul ne comprend pas non plus pourquoi les gens le trouvent mou, et pourquoi des fois ils trouvent qu'il s'énerve facilement. Contradiction de masse. Mais le pire, c'est que le garçon tente justement de ne jamais s'énerver, de tout prendre avec calme. Jamais un mot plus haut que l'autre (il aimerait bien). Peut-être pas assez haut d'ailleurs : on lui fait répéter, ou on ne l'écoute pas. Même les professeurs le trouvent soporifique quand il parle. Et puis, cet élève ne participe pas en classe, semble rêver dans son coin, n'est pas attentif. Le garçon se justifie : s'il ne participe pas en classe, c'est peut-être parce qu'avant, il participait trop, ce qui attirait sur lui l'agacement des élèves et même des profs. S'il n'est pas attentif et paraît rêvasser, ce n'est qu'une impression; il ne regarde pas l'enseignant lorsque celui-ci fait son cours, et alors ? Il écoute, peut-être plus que certains et sûrement moins que d'autres, mais il écoute. Il y a un moment qu'il n'a plus trop confiance en son sens de la vue, mais bon, bientôt viendra sa visite chez l'opticien pour de nouvelles lunettes, et qui sait, une meilleure appréciation des profs. Le garçon écoute et ne révise pas beaucoup, et préfère ne sauter aucune heure de cours, car il préfère entendre le cours de la bouche du professeur. Bon.

Comme il est en vacances à la campagne chez ses grands-parents pour une semaine, le garçon profite du PC flambant neuf qui trône dans le bureau. Chez lui, il a un Macintosh 9, qui doit bien flirter avec les cinq ou six ans - les Mac ont pour lui une valeur sentimentale profonde, mais il faudra bien passer au PC un jour. Un PC pour la compatibilité et un Mac pour la création, ce serait l'idéal. Il voudrait surtout faire tourner un certain jeu de simulation de vie humaine, qu'il trouve génial et révolutionnaire. Plus tard, il voudrait travailler chez ces types-là. Les centaines de gens qui bossent sur ces méga-productions vidéo-ludiques. Il se demande aussi s'ils réussiront toujours à caser le mot "lama" dans chacun de leurs jeux. Comme il est en vacances et qu'il dispose d'une super bécane, donc, le garçon a décidé de s'acheter un jeu; pas celui cité plus haut, mais un truc du même acabit, un jeu de simulation de villes, acheté une vingtaine d'euros, qui contient effectivement des lamas. Il lit le manuel avant de s'endormir, puis il commence une partie : un terrain vierge et vert au début, où d'un clic il fait pousser une montagne. Un lac, des collines, quelques arbres et des animaux sauvages; le théâtre est prêt. Puis ça commence : une petite centrale électrique d'abord, à laquelle se greffe une route, qui mène à un quartier résidentiel un peu plus loin; en remontant vers la centrale, il dépose une zone commerciale, et enfin un centre industriel - la pollution avec la pollution. La ville se développe, le budget prospère, puis s'effondre. Zut. Décidé à s'amuser, il déclenche un volcan en plein centre-ville. Baoum ! Clash ! Fzzz ! Brouamm ! Il s'est amusé.

Avant-hier sa soeur a téléchargé MSN, qui ne fonctionne pas sur Mac OS 9. Elle en profite pour causer avec des gens super-intéressants : Bogoss_du91, Jolie_Licorne_Grassieuse et autres Zizou729. Ils écrivent dans un style assez typique de la préadolescence actuelle : "Wé salu" "Wé bi1" "LOOOL nn r1" "MDR é toa" "alé PSG" et toute cette sorte de choses. Quand on y réfléchit on se rend compte qu'il n'y a pas de conversation. C'est du vide ! La soeur trouve un type qui a plein d'images, et le supplie de mettre ces machins troooop kawaï (comme elle dit) dans la conversation, afin de les prendre pour elle-même et de les réutiliser dans une autre conversation, où elle piquera d'autres images, etc, etc. Puis elle se fait passer pour une fille de 15 ans. Puis comme elle trouve qu'elle n'a pas assez d'amis elle tape des adresses au hasard pour voir si ça existe. Oui, barbie_et_ken@hotmail.fr c'est pris. Oui, ravioli@hotmail.fr existe aussi.

Le garçon tout seul essaye MSN; il a du boulot sur son projet encyclopédique, et il décide de bosser un peu avec les autres pionniers du projet. Ils mettent en place des nouveaux trucs. Ils discutent. Ils blaguent. C'est chouette. Et quand il y en a un qui fait une faute de frappe, ils rigolent ("Et ça, on le met danas quoi ?" "Danaaas, ton univers impitoyable...").

Le garçon tout seul se demande si l'ordinateur n'est pas son seul ami. Et puis le garçon tout seul se dit qu'il n'est pas vraiment tout seul, en fin de compte. On n'est jamais tout seul, c'est ça qui est ennuyeux.

Vous saviez que "spleen" en anglais, ça voulait dire "rate" ?


Les vacances touchent à leur fin. J'ai une idée de questionnaire "dont vous êtes le héros"... Je ne vous en dis pas plus.

Pour ceux qui ont eu le courage et le temps de tout lire, ils ont le droit d'aller ici; pour les autres qui n'ont pas eu le temps, pas eu le courage, pas eu les deux, ils devraient faire un tour . Quant aux adeptes du parmesan moustachu, la thérapie est à cet endroit !